En 2120, les yeux seront automatiquement remis à niveau à l’aide de mises à jour orchestrées grâce à une puce glissée dans l’oeil du nouveau-né dès sa naissance. Les troubles de la vue et les maladies de l’oeil n’existeront alors plus.

Néanmoins, il existera toujours des porteurs de lunettes

(mis à part ceux qui les utilisent pour se travestir le temps d’une soirée déguisée) : les brid-glasses, destinées à ne faire apparaître au porteur que ce qui compte dans ses projets et perspectives personnels et professionnels. Souvent fournies par les entreprises à leurs employés, les brid-glasses re-travaillent, diluent, et perforent l’acuité visuelle de manière à ce que ces derniers ne perçoivent que ce qui sert la cause de leur poste. Aussi, les traders sont dans l’incapacité de percevoir les mendiants, les artistes-peintres et écrivains ne voient plus ce qui est utile, et doivent se faire aider de leurs assistants pour opérer des taches du quotidien (presser une orange, circuler en auto -toujours non volantes soit dit en passant-,réaliser des corvées ménagères…), les chefs de projets et autres CEO quant à eux, ne perçoivent plus rien que leur propre produit, recevant une notification à chaque fois que l’un de leurs assistants, dont chacun dispose d’une paire de brid-glasses spécifiquement orientée vers une problématique affiliée du dit produit, développe une idée ou cède à une intuition dans l’intention de faire évoluer la problématique qui les meût tous, dans une même direction, et selon des perceptions différenciées, quoique similaires dans l’objectivation de leur acuité visuelle.

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Si l’idée première du créateur de cette technologie dissociante était d’assimiler la vue à une transcendance des objets, à l’image de la théorie des Idées du philosophe Platon, au sein de laquelle les idées telles qu’on les perçoit vivent dans un monde au-delà, indépendamment des individus qui les pensent, créant ainsi une sorte de paradis des formes intelligibles, comme par exemple l’idée de sagesse, l’idée de loi, ou même l’idée d’une table ou d’un pinceau, et par lien, une existence à part entière de l’idée même de chacune de ces choses, indépendamment de leur forme factuelle et pratique, elle s’est vite trouvée déroutée par les magnats de l’économie et du marketing, toujours avides de profits superflus.
Aussi, le concept de ces lunettes qui étaient censées mener chacun à un monde spirituel qu’il aurait choisi, à une sagesse éminente, ou à un but spécifique temporaire, comme la préparation d’un concours ou d’un examen par exemple, s’est vite trouvé travesti en une énième manière de dresser le flux monétaire comme un couperet, en-deçà duquel plus rien ne vaut la peine d’être vu.

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Il convient également d’ajouter

que les grandes agences publicitaires se sont évidemment emparées de l’occasion, comme un faucon pique sur sa proie alors même que celle-ci n’a pas même la conscience d’évoluer sur la même terre que lui. Actionnaires de la production des brid-glasses en majeure partie, les enseignes de publicité, ont ainsi réussi à éprouver une technique particulièrement efficiente et lucrative au service du marketing et de l’annihilation du libre-arbitre. En effet, à moins de s’allouer d’un abonnement excessivement onéreux en plus du prix de la paire de lunettes, leurs propriétaires sont condamnés à subir des slogans et autres pages publicitaires toutes les trois minutes quarante secondes. Il a été prouvé en 2050 que 3’40 constitue le délai correspondant à celui dont le cerveau a besoin pour passer véritablement d’une idée à une autre. Les produits ciblés par les publicités des brid-glasses accaparent ainsi l’ensemble de la concentration des porteurs de lunettes. Si un individu évoluant jadis se serait demandé pourquoi alors on continuait de porter ces instruments de torture cérébrale, il convient de décrire la forme de ces publicités : les annonces visuelles, et comparables à une page de publicité telles que nos ancêtres les concevaient il y a une centaine d’années n’existent plus; leur descendance, les nouvelles publicités sont entièrement olfactives et comprennent tantôt un bruitage signifiant un produit, comme celui d’un briquet qu’on allume, celui d’une feuille de papier qu’on déplie, celui d’un spray que l’on actionne… Combinés à des odeurs diffusées par les dites lunettes, ces bruitages permettent au porteur de penser insidieusement au produit, sans que ce dernier n’en prenne nécessairement conscience. Le publicités n’étant pas gênantes d’un point de vue pratique immédiat, les porteurs continuent de s’en accommoder.

Autrefois gage d’acuité visuelle les lunettes ont désormais pris la forme d’un instrument d’asservissement et d’aliénation dédié à la productivité et à la consommation, qui ferait presque envier aux humains les oeillères que l’on faisait autrefois porter aux chevaux, avant leur extinction.
En 2120, la vue, devenue si simple à entretenir, et offerte à tous sur un plateau d’argent, est ainsi dévaluée, et l’on a oublié à quel point le monde méritait d’être vu.

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